Harpe à dix cordes

Texte de Jean-Yves Leloup

L’homme est une harpe à dix corps, à dix cordes…
Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont d’abord deux corps de mémoires qui se rencontrent…
Je viens vers l’autre avec toute mon histoire familiale et toutes les généalogies inscrites dans mon sang. Ces généalogies sont sources d’attitudes, d’habitudes et de comportements : répulsifs, compulsifs, attractifs, destructifs…

Lorsque mon être de chair rencontre un autre être-chair…Ce sont aussi deux corps d’appétits qui se rencontrent.
Chacun avec ses faims et ses soifs particulières, chacun avec son manque, un manque sans doute essentiel qu’il traduira par toutes sortes de besoins. Mais là où la robe tombe, c’est lorsque je découvre, au cœur de mon besoin de « toi », un manque infini que tu ne pourras jamais combler. Je cesse alors de faire de « toi » une nourriture, qui de toute façon me laissera toujours sur ma faim.Je communie avec « toi » dans ce manque essentiel des humains et je découvre que cet abîme partagé est nourriture des dieux, nectar de l’essence…

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont aussi deux corps de sensations et de pulsions qui se rencontrent.
Deux corps où se prolongent plus ou moins longuement l’intensité des adolescences.

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont aussi deux corps d’émotions qui se rencontrent.
Emotion n’est pas sentiment, l’émotion est mise en mouvement, l’émotion est l’expression d’une réaction positive ou négative. (SI)

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de désirs qui se rencontrent.
C’est le moment où dans le « Cantique des cantiques » le bien-aimé et la bien-aimée cessent de dire à l’autre « viens », mais « va » (lek lekka en hébreu) : « Va vers toi-même !»…

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de pensées et de paroles qui se rencontrent.
Les pensées comme les mémoires se cachent dans les moindres replis de notre peau. Quand je touche quelqu’un je touche à toutes les pensées, bonnes ou mauvaises, qu’il a accumulées sur l’amour et d’autres sujets…Parfois sa peau est très épaisse et on ne rencontre que les mots de sa culture et de son passé……Comment saurais-je que « je suis » si je ne suis pas aimé ? si quelqu’un ne se fait pas le relais ou le témoin du don qui me pose dans l’être et qui me dit « Sois » ?« Je suis » est la réponse à un appel.

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de sentiments qui se rencontrent.
C’est toucher en moi une essentielle bonté, « celle qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles »…Être dans son corps de sentiment, c’est vivre les prémisses d’une compassion sans bornes, d’un amour sans limites…

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de rêves et de songes qui se rencontrent.
Le corps de l’autre pour bien le voir il faut beaucoup l’imaginer ; l’imaginer ce n’est pas le fantasmer……
Imaginer l’autre c’est découvrir quelle image, quel archétype s’incarne en lui, de quelle image de l’homme ou de la femme est-il l’apparition, l’incarnation ?Pour vivre ensemble, pour que dure la rencontre il faut beaucoup d’imagination sinon on finit par se réduire et à réduire l’autre à ses apparences…

Ibn Arabi disait :
« L’Amant divin est Esprit sans corps.
L’Amant physique est un corps sans esprit.
L’Amant spirituel possède Esprit et corps. »

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de louanges qui se rencontrent.
Parfois tu donnes corps et visage à une joie que je ne saurais même pas imaginer, « la vie n’est plus un problème à résoudre mais un mystère à célébrer » et notre rencontre célèbre ce pressentiment et cette palpitation.

Lorsque mon être chair rencontre un autre être-chair…
Ce sont deux corps de silence, deux corps de lumière qui se rencontrent.
La vraie lumière n’éblouit pas, en elle tout devient visible, tout apparaît… Le vrai silence, c’est celui qui nous permet de tout entendre, les non-dits bien sûr, mais surtout la brise légère.Après une longue et vraie parole, demeurer ensemble en silence, quoi de plus sacré ?
Et là, il n’y a plus de « mots pour le dire », c’est le moment de se taire, de se faire l’écho de ce silence d’où nous viennent les souffles et où retournent les souffles, qui nous donnent d’apparaître dans ce corps là…


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